Réforme du collège: et si on en parlait sérieusement? (partie 1)

« On veut tuer l’allemand et le latin! »

Commençons par ce qui me dérange le plus dans cette réforme: la communication du ministère, tout au long du processus de négociation. La réforme nous a été annoncée, pour ne pas dire vendue comme une volonté de promouvoir l’apprentissage des langues vivantes étrangères, par exemple. Et force est de constater qu’au départ, le compte n’y était vraiment pas : 1h de moins en LV1 (3h au lieu de 4) en 6e, et pire encore, le lissage de la LV2 sur 3 ans au lieu de 2 à raison de 2h par semaine. 2h par semaine, c’est complètement inefficace lorsque l’on débute une langue. Cela n’apportait rien, que ce soit en termes d’apprentissage pour les élèves ou en termes de conditions de travail pour les enseignants. Eh oui, cela compte un peu quand même pour que l’école tourne bien. Or, ils perdaient une heure en LV1 sans rien gagner en LV2… Et pour couronner le tout, la ministre, dans la foulée, annonçait la suppression des sections européennes et des classes bilangues. Cela a eu pour effet d’énerver et catastropher la totalité des professeurs de langues vivantes, pourtant pas connus pour être les moins conciliants face aux différentes réformes. Tout le monde, surtout les professeurs d’allemand et d’autres langues à faible diffusion, a concentré son attention sur les heures perdues. Il faut dire que les explications technocratiques autour des « marges profs » étaient technocratiques et confuses. N’aurait-il pas été plus simple d’expliquer qu’elles sont ‘une dotation par classe d’heures de dédoublements ? Pour comprendre l’inquiétude de certains professeurs, il faut savoir qu’un enseignant du secondaire effectue 15 ou 18h hebdomadaires devant élèves . Si son établissement ne dispose pas de la totalité de ces heures, l’enseignant est envoyé dans un autre établissement pour compléter son service d’enseignement. Le problème est que de nombreux professeurs d’allemand enseignent déjà sur deux établissements. Ce n’est déjà pas très pratique pour s’investir dans différents projets. Présentée ainsi, la réforme risquait de multiplier les cas de personnels enseignant sur 3 établissements, voire plus !

Le syndicat dont je suis adhérente, le SE-UNSA, a fait le choix de négocier pied à pied avec le ministère pour obtenir des améliorations sur tous ces points et sur la question des langues anciennes, elle aussi problématique, parce que le ministère a omis de les considérer comme des langues, au départ… Et ce syndicat a effectivement obtenu une demi-heure de plus pour la LV2, enseignée dès la 5e, et le rétablissement de la 4e heure de LV1 en 6e. Mais il était trop tard: l’inquiétude avait déjà pris le dessus, et certains ne demandaient d’ailleurs pas mieux que de l’attiser. C’était d’autant plus facile que de nombreux points sont demeurés en souffrance, et le sont encore aujourd’hui… J’ai donc eu la joie de voir notamment passer des avis de décès de l’enseignement de l’allemand, ma discipline, à l’école…

Privilégier la diversité des offres ou un enseignement commun élargi?

Contrairement à ce qui a pu être dit ou écrit, je ne crois nullement que la modification entreprise dans l’enseignement de langues anciennes ou vivantes ait pour but de « niveler par le bas », éternelle tarte à la crème décliniste. Ou qu’elle soit le signe d’une quelconque « haine des savoirs ». Il n’y a certainement pas les défenseurs d’un savoir pur et éthéré d’un côté et les animateurs qui achètent la paix sociale de l’autre.
Non, le dilemme est ailleurs. Le ministère, et bien des sociologues ou experts en sciences de l’éducation avant lui, a fait un constat simple et difficilement contestable, même s’il ne m’est guère agréable. Au collège, on consacre beaucoup de moyens à différentes options, qui souvent favorisent ceux qui ont déjà beaucoup d’un point de vue socio-culturel ou d’un point de vue scolaire. Le but de cette réforme, un peu oublié, est de redéployer les moyens pour que le collège puisse se concentrer sur la réussite de tous, en mettant l’accent sur la prise en charges des élèves plus fragiles ou moins favorisés que les autres. La suppression annoncée des classes européennes et la forte limitation des classes bilangues apparaissent donc comme une décision logique, bien que cela me coûte de le dire. Ces options supprimées permettent de dégager du temps pour les EPI. Ces enseignements interdisciplinaires devront occuper 20% de l’emploi du temps des collégiens. Il s’agira d’heures, qui ne seront pas prises sur le temps disciplinaire, puisqu’il faudra traiter le programme des disciplines pendant ces heures, assez souples (possibilité de co-intervention,…) pour favoriser et garantir la pédagogie de projet. Car celle-ci se heurte jusqu’ici à des obstacles assez nombreux pour qui veut en faire profiter ses élèves. Et les langues vivantes (et anciennes aussi, d’ailleurs) ont tout à gagner à investir des enseignements interdisciplinaires qu’elles pratiquaient déjà à travers les sections euros, par exemple
Bref, le mérite de cette réforme est de faire un vrai choix politique (c’est d’ailleurs pour cela que les réactions sont si violentes) auquel j’adhère, du reste, complètement. Néanmoins, la mise en oeuvre de ce choix risque de poser quelques problèmes, notamment parce qu’une telle réforme, faite à moyens constants, risque de manquer une partie de sa cible, et d’autre part parce que les choix de redéploiement de moyens pourraient avoir dans certains cas l’effet exactement inverse de celui qui est recherché. Parce que la diversité des offres n’est pas toujours un frein à la mixité ou une invitation à former des classes de niveaux.

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2 responses to “Réforme du collège: et si on en parlait sérieusement? (partie 1)

  • Vincent Bruni

    Salut à toi et bravo pour ce joli blog.
    Je réagis sur la question plus particulière des langues anciennes dans cette réforme.
    Contrairement aux autres disciplines, qui restent dans le champ disciplinaire du collège, les langues anciennes sont rétrogradées en EPI, i.e. elles perdent leur statut de discipline à part entière pour intégrer ces enseignements interdisciplinaires. Ce que tu expliques sur l’absence de perte d’heures pour les EPI ne s’applique pas à l’EPI LCA, puisque celui-ci, si Michel Lussault obtient satisfaction, sera doté d’un programme. Il faudra donc demander à d’autres collègues (HG ou lettres, le plus souvent) de donner des heures sur un niveau pour pouvoir donner vie à l’EPI LCA. Si le conseil péda refuse, ou si le principe n’est pas voté au conseil d’administration, l’EPI LCA n’est pas organisé dans l’établissement.
    Cela a comme conséquence l’impossibilité d’organiser le fameux « enseignement de complément » (une option, donc. On nous critique parce qu’on est une option, alors qu’on ne l’a pas demandé, et on nous en remet une ensuite…). Et donc de faire prendre au collègue de LC uniquement du français, et entraîne la disparition de l’enseignement de langues et cultures de l’antiquité en temps que tel dans l’établissement. Certes, des entrées du programme en lettres et en HG laissent une (petite) place à l’antiquité. Mais vu que les horaires n’augmentent pas, alors que, d’après la communication ministérielle, il y a ouverture à tous les élèves grâce aux EPI, à quel moment exactement cette nouvelle ouverture soit disant centrale et importante sera assurée?
    Il y a là une esbroufe, et les efforts de démocratisation opérés par nombre de collègues sont foutus en l’air par cette réforme, si elle passe en l’état.
    Le MEN produit déjà des efforts surhumains pour dissuader les élèves de continuer au lycée: interdiction de fait pour les élèves qui s’orientent en fliière technique et professionnelle, refonte de la carte de formation (dans mon coin, un élève doit se lever à 5h45 pour prendre le car pour aller au lycée qui propose le latin), enseignement à distance (alors qu’il y a des profs de LC dans le bahut) ou au CNED. Pourquoi faire confiance à un ministère, qui, sur le terrain, fait déjà la chasse aux langues anciennes?
    Je ne suis pas spécialement fanatique de la défense actuelle opérée par les commentateurs (le latin comme symbole de la culture, les réformateurs comparés aux casseurs de Ninive…), mais la communication autour de cette réforme est scandaleuse pour l’éthique professionnelle des profs de langues anciennes, et qui plus est, elle omet complètement le hiatus d’organisation que nous pointons avec ATC depuis le début.
    Je pense sincèrement que, derrière cela, il y a deux dimensions:
    une dimension symbolique, il faut virer les langues anciennes de l’école fondamentale, car elles symbolisent le vieux lycée et la grammaire à la papa; et une dimension financière, il faut que les profs de LC fassent du français, et uniquement cela.
    Et le MEN, parce que cela rue dans les brancards, fait passer les profs de langues anciennes pour des fainéants, des classistes, des racistes et des incapables (il est par exemple bien connu que notre pédagogie consiste uniquement à faire réciter rosa pendant trois ans). Il s’expose à des risques psycho-sociaux (remember la réforme des STI) et à des démissions en masse, avec donc des heures de français à combler.
    Quant aux positions syndicales, silencieuses sur le sort des enseignants de langues anciennes, outre la dimension symbolique, il ne faut pas oublier la petite cuisine: les dits « réformateurs » ne syndiquent que peu les profs de langues anciennes…

    Bonne continuation pour ton blog.

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    • Vincent Bruni

      J’oubliais, je laisse mes propositions:

      * Pas d’enseignement de complément, qui serait juste une option déguisée;
      * Pour proposer, puisque c’est l’ambition, paraît-il (mais bon, ça fait 15 ans que j’entends ça), du ministère, de démocratiser les langues anciennes, un enseignement des langues et cultures de l’Antiquité pour tous, en faire une matière obligatoire OU augmenter les horaires de français et intégrer un programme de langues et cultures de l’Antiquité au programme de français, à partir du cycle 3 ou cycle 4 (plus vraisemblablement cycle 4).
      * Pour assurer cet enseignement, opérer une vraie fusion des concours de recrutement de professeur de lettres, avec du latin obligatoire pour tous, afin que les profs aient tous des connaissances solides pour assurer le programme et ses contenus. La distinction classique/moderne a vécu et nous a suffisamment posé de problèmes. Tout prof de lettres devrait être capable d’enseigner le latin au collège. Le grec ancien serait l’option des classiques, la LV l’option des modernes.
      * Dans ce cadre (et dans ce cadre seulement), on peut imaginer un EPI LCA, mais alors ce serait un vrai EPI, pas une sorte d’option déguisée.
      * Revaloriser la filière littéraire au lycée, avec une langue ancienne obligatoire, de la littérature comparée, une initiation à la philosophie, des horaires renforcés en LV1 et 2 et surtout, surtout, surtout, un enseignement scientifique (3h hebdo) jusqu’en terminale.

      Mais là, c’est de la SF. On ira au moins cher, comme d’habitude. Et, comme le pressent John Scheid, dans 10 ans, on ira demander aux Russes ou aux Chinois de traduire nos archives, parce que nous, nous n’y arriverons plus…

      Bien à toi

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