Des inconvénients de la surmédiatisation du bac (partie 2)

Quand le refrain du niveau qui baisse fait place au mépris des élèves

Puisque le bac donne à chacun l’occasion de se manifester à nouveau dans les médias pour se faire valoir, pourquoi s’en priver? M. Ferry, ancien ministre de l’Education nationale, ne s’en est pas privé hier en déclarant sur la chaîne Itélé qu' »aujourd’hui, pour ne pas avoir le bac, il faut en faire la demande ». Cette sortie, parfaitement indigne d’un ancien ministre de l’Education nationale, n’est malheureusement pas isolée. Beaucoup d’éditorialistes et d’intellectuels, pour se donner de l’importance et une posture de défenseur de la Culture (oui, la vraie, hein, pas celle de ces jeunes forcément ignares) écrivent ou débitent le même genre d’âneries, de façon parfaitement décomplexée. Et tant pis s’ils insultent tous les élèves pour qui obtenir son bac demeure un défi et une vraie fierté quand ils y arrivent.

M.Ferry a sans doute pensé qu’il pourrait, avec ce genre de déclaration injurieuse, apparaître comme celui qui s’oppose à la démagogie et l’incurie ambiante. Las! Il ne fait que rejoindre le concert de rires gras de ces gens privilégiés qui démontrent chaque jour qu’ils ne se cultivent pas pour s’élever, ou alors seulement pour pouvoir regarder de haut ceux à qui personne n’a pu expliquer à quel point la culture classique transmise par l’école est essentielle pour se faire une bonne place dans la société et surtout les aider à la rendre vivante à leurs yeux.

Si ce phénomène d’instrumentalisation de la culture n’est pas nouveau, il conduit assez vite au mépris et à la moquerie facile, comme on l’aura vu. Et c’est bien ce qui m’inquiète: comment va-t-on pouvoir faire comprendre à nos élèves qu’ils ont le droit de se tromper, de ne pas aimer tout de suite (ou jamais, d’ailleurs) un auteur, que la culture, ça se savoure et se déguste, s’ils se voient confrontés à la première occasion venue au dédain de l’opinion publique ou de personnes fortement médiatisées? Comment, moi, professeur d’allemand, dois-je expliquer à mes élèves que l’allemand est accessible à tous, quand ceux qui prétendent le défendre ne le font qu’au nom des bons élèves? J’ai bien peur que nous devions continuer à nous battre longtemps contre le manque de confiance et la peur d’échouer si notre société persiste à relayer complaisamment les diatribes des gens qui pensent que ceux qui n’ont pas le bac sont nuls.

Ce genre de saillie est tellement bien tolérée que l’an dernier, au moment du bac (occasion propice, décidément), on a réussi le tour de force de tomber à bras raccourcis sur des lycéens, qui, à la sortie de l’épreuve anticipée, ont exprimé en des termes un peu crus sur Twitter leur désarroi face à un poème de Victor Hugo, comme si c’était scandaleux de ne pas comprendre ou de ne pas aimer un poème. On a donc fustigé à qui mieux mieux l’ignorance et la vulgarité, pour ne pas dire la sottise, de ces jeunes gens, alors qu’en tant qu’enseignante, je n’ai croisé que peu de gens qui ne m’ont jamais confié en riant, sans honte, qu’ils étaient « nuls » dans telle ou telle matière…

De la même façon, il s’est trouvé, en 2013, un journaliste du Huffington Post, pour s’amuser, le jour de la proclamation des résultats, à recenser des tweets de bacheliers annonçant leur réussite qui … comportaient des fautes. On en est là. On en est à mépriser notre jeunesse, à laisser des intellectuels imbus d’eux mêmes confisquer la culture et les débats éducatifs au nom de leur culture.

Cessons de parler du bac, parlons des élèves et des apprentissages!

Que faire face à cela? C’est simple: faisons comme partout ailleurs, où la tenue du diplôme de fin de secondaire n’est pas un événement planétaire, réfléchissons à ce qui va et ne va pas dans notre système éducatif, ne laissons pas des personnes qui ne font pas l’effort de s’intéresser aux questions de fond s’emparer des débats sur des programmes qu’ils n’ont pas lu ou de la réforme du collège auquel ils ne s’intéressent pas davantage.

Bref, prenons enfin au sérieux les débats sur l’éducation en évitant les slogans idiots et les politisations hors de propos. Respectons la culture en ne l’instrumentalisant pas uniquement quand ça peut faire le buzz ou rapporter des voix mais en la mettant en valeur comme une richesse que tout le monde peut partager, ne ricanons pas à la première erreur de date ou de grammaire. Ne faisons pas de la culture cet affreux outil de domination qui fait que des élèves peuvent considérer le savoir comme une violence.

Et surtout: respectons les élèves en les traitant comme on aimerait l’être: avec tact, franchise, et en prenant en compte que ce sont encore des jeunes gens en construction.

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