[Compte-rendu de lecture] Evaluer sans dévaluer, de Gérard de Vecchi

devecchiPourquoi lire ce livre?

L’évaluation est un sujet qui m’intéresse depuis deux ans maintenant. Je fais partie de cette génération d’enseignants qui est entrée dans le métier à temps plein et avec une formation très minimaliste et je n’ai pas eu le loisir de me poser dès le départ les questions qui me semblent aujourd’hui essentielles. Au fil des mois de ma première année, de copies en copies, le travail de correction me semblait de plus en plus vain. Parce que les élèves ne travaillaient pas assez ou pas comme il fallait….

Et puis je me suis laissée dire ( toute implication de Mila Saint Anne dans cette affaire n’est pas une coïncidence 🙂 ) que l’évaluation pouvait être un levier intéressant pour permettre aux élèves de devenir plus autonome et réflexif dans son apprentissage. Mais cela impliquait d’abord que je comprenne que c’était d’abord à moi de changer mes pratiques pour leur permettre de progresser à leur tour…

Ce petit livre est tout à fait adéquat si on commence à se poser des questions sur l’évaluation sans savoir réellement par où commencer. Il se lit vite tout en faisant réellement le tour du sujet.

De quoi parle-t-il exactement?

Ce petit livre de 170 pages environ traite tous les aspects du sujet, de l’évaluation des systèmes éducatifs en passant par l’évaluation des enseignants, tout en consacrant la majeure partie de l’ouvrage à l’évaluation des élèves. En 16 chapitres plutôt concis, Gérard de Vecchi brosse un état des lieux alarmant des pratiques majoritaires d’évaluation des élèves et explore diverses pistes pour remettre à plat les principes mêmes de l’évaluation au sein de notre système scolaire. Pour l’auteur, il est urgent de réduire la place occupée par l’évaluation dans notre système. Il estime que 18 à 20% du temps d’un enseignant du secondaire est consacré à l’évaluation, ce qui réduit sensiblement les temps d’apprentissage des enfants. Il estime que le système scolaire est victime d’une évaluationnite imposée de l’extérieur par le politique qu’il est impératif de combattre.

Le second problème soulevé par l’auteur est que l’évaluation est souvent peu lisible pour l’élève et surtout, elle met trop souvent l’accent sur ce que l’élève ne sait pas faire (la fameuse note sur 20 qui retranche des points à chaque erreur), ce qui a pour conséquence de le décourager et de littéralement dévaluer l’élève. Tout l’enjeu, pour Gérard de Vecchi, est donc de revenir au sens premier du verbe « évaluer », qui signifie « donner de la valeur à ».

Que préconise-t-il?

Plusieurs points importants émergent de ce livre.

  • L’auteur part du principe que pour toucher à l’évaluation, il faut modifier ses pratiques pédagogiques et se prononce résolument pour une approche par compétences.
  • La suppression de la note chiffrée est clairement recommandée mais il formule quelques propositions pour les cas où ce ne serait pas envisageable. (revenir à une seule note trimestrielle, par exemple).
  • L’introduction d’une part d’auto-évaluation et de temps pour favoriser la métacognition, c’est à dire aider l’élève à recueillir des informations sur la manière dont il apprend pour lui permettre de gagner en efficacité, est préconisée par l’auteur.

Quelques citations  de l’ouvrage

  • Enfin, on se sert beaucoup des analyses comparatives des résultats [des études internationales type Pisa] dans différents pays pour faire passer des lois ou imposer des programmes dont le but n’est plus l’apprentissage des élèves mais l’amélioration des scores aux futures épreuves internationales!

(page 9)

  • Elles [les notes] incitent à la comparaison, parfois au classement. Une enquête montre que presque la moitié des professeurs de collège rendent encore les devoirs et interrogations des élèves d’une manière non anonyme et en les classant par ordre de valeur.

(page 40)

  • Plus que tout autre activité pédagogique, l’évaluation est liée à des problèmes de pouvoir.  Qu’est-ce qui se joue quand un professeur fait une « interrogation surprise »? Qu’apporte cette manifestation (excessive) de pouvoir?

(page 29)

  • Et si évaluer, c’était avant tout donner du sens et stimuler le désir d’apprendre et de faire? Aider un élève à accepter d’apprendre, à se soumettre à certaines évaluations, c’est commencer par le respecter, être à son écoute afin de lui permettre de porter un regard différent sur lui-même et faire en sorte qu’il soit partie prenante dans son projet d’apprentissage.

Ce que j’ai aimé…

Le grand mérite de ce livre, c’est qu’il ne se contente pas d’une critique de l’évaluation des élèves. Tout en mettant en exergue les mécanismes de pouvoir qui sont en jeu dans les pratiques d’évaluation et le double rôle problématique entraîneur/juge du professeur, Gérard de Vecchi montre que c’est un système qui prend sa source tout en haut de la pyramide. Ainsi, la toute-puissance des études internationales de type PISA est critiquée et le pilotage par l’évaluation dénoncé fermement. Et, en toute logique, l’auteur préconise de changer l’esprit des inspections et d’accorder aux enseignants toute la bienveillance qu’on leur demande d’appliquer à leurs élèves. Et ça, c’est appréciable.

Les passages sur la métacognition sont par ailleurs très accessibles et donnent des pistes précieuses d’application en classe. C’est sans doute le chapitre qui est le plus susceptible d’intéresser tout le monde, y compris les collègues un tantinet agacés par le discours redondant autour de la bienveillance.

Et pour finir, il cite à propos des auteurs incontournables pour se donner une bonne culture professionnelle (Serge Boimare, par exemple) et sert en quelque sorte d’introduction. Bref, c’est une bonne entrée en matière sur le sujet.

Ce que j’ai moins aimé…

La première chose qui saute aux yeux lorsqu’on ouvre ce livre, c’est la typographie. Et honnêtement, les titres et sous-titres en Comic Sans, ce n’est quand même pas très sérieux ni très engageant… On se croirait dans un des livres d’André Antibi, et ce n’est pas un compliment.

La seconde est en rapport avec André Antibi (à qui je reprocherais la même chose en sus d’une absence de sérieux méthodologique), justement. Si l’ouvrage traite bien de tous les aspects des dysfonctionnements de l’évaluation dans notre système, le ton très militant de l’auteur nuit parfois au propos. Si on regarde la deuxième citation que j’ai relevée, on peut légitimement trouver le propos excessif, d’autant que la source de l’enquête ne nous est pas donnée. De quoi froisser même des gens de bonne volonté. Pour les besoins de l’ouvrage, introductif et se devant donc d’être concis, la situation a parfois été simplifiée jusqu’à la caricature. Et cela donne l’impression qu’il n’y a que deux profils d’enseignants: les progressistes qui enseignent par compétences et les autres, les vilains réactionnaires. Le risque est donc grand que le propos de ce livre, pourtant riche, n’atteigne que les personnes déjà convaincues!

Néanmoins, c’est un livre très précieux pour engager un processus de réflexion autour de l’évaluation et je conseillerais sa lecture sans aucune réserve.

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