Sur la corde raide: comment je suis finalement entrée pour de bon dans le métier

1) »Il faut beaucoup aimer les élèves »
Oui, je viens de détourner honteusement le titre d’un (très bon) roman de Marie Darrieussecq. Et pour parler d’un sujet encore tabou dans la profession. Qui n’a pas entendu la fameuse phrase « On n’est pas là pour aimer les élèves »? J’ai vraiment du mal à l’entendre (surtout quand elle est dite aux élèves) même si elle renvoie à un autre écueil difficile à éviter (et donc, je l’ai pris aussi), la peur de ne pas être aimé qui empêche de sanctionner quand il le faudrait. J’aime inconditionnellement tous mes élèves, je ne sais pas faire autrement. Pendant un, deux ou trois ans, ce sont mes enfants, en quelque sorte (oui bon, c’est une image), qui me frustrent quand ils sont bloqués sur « non » ou « pas envie » et qui m’attendrissent quand ils comprennent un point ou progressent et réussissent. On m’objectera certainement que tout ceci n’est que de la guimauve, mais l’essentiel n’est pas là: cet état de fait me permet de garder un regard positif sur chacun et c’est très précieux.
C’est un élève de terminale qui m’a fait prendre conscience que je commençais à changer mon regard. En rendant un devoir, auquel il avait eu une mauvaise note, j’ai essayé de m’appuyer sur ses points forts pour lui permettre de s’appuyer sur cela pour progresser. Et il m’a répondu « mais pourquoi êtes-vous toujours positive?« , l’air aussi surpris que décontenancé. Cette remarque lourde de sens, je la porte encore avec moi… J’ai commencé à comprendre toute la portée que nos mots et attitudes peuvent avoir. Et pourtant, j’avais eu des retours d’élèves auparavant qui aurait pu me faire saisir cela bien plus tôt… Cette élève, par exemple, au bord du décrochage et un peu forte en gueule mais terriblement attachante, m’avait dit, alors qu’elle devait sentir, palper même, la peur et l’incompréhension que sa classe m’inspirait: « Mais madame, nous ici on ne tape pas ». Sur le coup, cette remarque m’avait sidérée par ce que je pensais être du culot et qui était sans doute surtout le fruit d’un désarroi voire une vraie volonté de m’aider. Aujourd’hui, cette remarque m’apparaît frappée au coin du bon sens et me revient douloureusement aux oreilles sous la forme « acceptez-nous comme nous sommes ».Si cette classe a été tellement difficile à gérer, c’est parce que je lui ai longtemps donné l’impression de les craindre ou pire, de les mépriser. A partir du moment où je leur ai montré que je n’avais rien contre eux, au contraire, le basculement a été spectaculaire… Ce qui me fait penser, et certains retours me le confirment encore aujourd’hui, que porter un regard positif sur ses élèves et s’intéresser à eux, surtout quand ils sont « difficiles », est un puissant outil de gestion de classe.
2) Faire confiance et se faire confiance: comment apprendre à lâcher prise...
L’un de mes plus grands soucis lors de cette année de stage, et qui demeure de toute façon très difficile à maîtriser en toutes circonstances a été l’apprentissage douloureux d’une évidence: nous ne pouvons pas tout contrôler et l’autorité, ce n’est pas se faire obéir immédiatement et au doigt et à l’oeil. Comprendre que ce métier est fait d’imprévus et qu’on ne peut pas faire autrement que de s’adapter à chaque situation. Un jour où j’étais particulièrement fatiguée ou excédée, j’ai enfin compris cela, mais il était moins une… Début d’heure, les élèves entrent en classe. J’aperçois une élève avachie sur sa table, capuche sur la tête et écouteurs vissés aux oreilles. J’en ai marre de ce genre d’attitude, que je prends comme un affront personnel. Je m’approche dangereusement près de l’élève et je fais mine de lui toucher le bras (grosse connerie: ne jamais toucher un élève dans une situation comme celle-ci). L’élève se redresse, le regard agressif. Et à ce moment précis, je comprends que 1) elle ne va pas bien 2) je risque de m’en prendre une si je ne fais pas un peu plus attention à ce que je dis ou fais (ceci posé, rien n’excuse les agressions verbales ou physiques envers les profs hein). Je lui explique donc gentiment qu’elle peut sortir prendre l’air accompagnée, que je lui fais un mot pour l’infirmière mais qu’elle est libre de s’en servir ou non. Elle sort, donc. Et revient, 5 minutes après, apaisée. Ca n’a l’air de rien mais nos rapports n’ont plus jamais été les mêmes. Faire confiance et se faire confiance… J’étais contente en sortant de ce cours là… C’est cet incident qui m’a convaincue aussi de différer autant que possible le règlement d’un conflit avec un élève. Et c’est essentiel…
3) « Comment faire en sorte qu’ils s’intéressent et comprennent? »
En changeant progressivement mon regard sur les élèves, j’ai commencé à comprendre aussi que si je voulais que ça se passe mieux, il allait falloir que j’aille plus loin que des constats tels que « ils ont un niveau très faible » (je n’ai jamais dit « nul » à propos d’un élève, et c’est bien la seule sottise que j’ai réussi à ne pas faire) et « de toute façon je ne peux pas bosser à leur place » (et ce faisant, c’est pourtant ce qui se passait en classe). Je ne sais pas comment c’est venu mais j’ai décidé, et pas seulement pour souffler, de leur passer le film « Sophie Scholl. Les derniers jours », pour travailler avec eux sur ce qu’était le régime nazi. Je n’aurais pas pu faire un choix plus pertinent. Après les râleries d’usage et cinq minutes de films, on entendait les mouches voler, les élèves se sont identifiés assez vite à Sophie Scholl et j’ai même entendu un « Mais laisse les distribuer les tracts tranquille! ». L’apprentissage de ce qu’est une dictature… A la fin de la première séance consacrée au film, une élève dont le comportement me posait beaucoup de problèmes (celle qui m’avait expliqué qu’ici, ils ne « tapaient » pas les profs) m’a demandé comment on disait « au revoir » en allemand et s’est bien appliquée pour répéter. Et croyez bien que ce petit rien était en fait énorme… Je n’ai pas su et pu exploiter pleinement tout de suite les leçons de ces séances, et étant donné les conditions d’entrée dans le métier qui nous ont été faites (merci Sarkozy!), c’est bien normal. Mais depuis, je continue à travailler prioritairement sur les aspects pédagogiques. Parce que ça fait une sacrée différence dans la relation aux élèves, la solidité didactique, pédagogique et disciplinaire. (même si c’est difficile d’encaisser de la part de quelqu’un d’extérieur que si tes élèves ne sont pas sages, c’est parce que tes cours sont pourris. Et c’est rarement dit avec plus d’aménité que ça)

En guise de conclusion

Mon année de stage a été très rude, j’ai pris beaucoup de coups sur la tête (mais ça va, j’ai la tête dure) et j’ai dû faire face à des remises en cause douloureuses et parfois violentes. J’ai appris à apprécier mes élèves, j’ai compris qu’ils avaient été mes meilleurs professeurs, et quelque part, ils continuent de l’être. Je crois que la nature profonde de ce métier le rend particulièrement déstabilisant pour les débutants, qui ne peuvent de toute façon réellement progresser qu’en se trompant.

Etre professeur, débutant ou non, c’est marcher sur une corde raide et chercher en permanence à maintenir l’équilibre entre la fermeté et la souplesse, entre le différer et le ne-pas-laisser-passer. C’est d’ailleurs bien pour cela que le plus important, c’est l’état d’esprit. Néanmoins, parce que des gestes professionnels peuvent s’acquérir, je conseille à tous les enseignants, débutants mais pas seulement, de s’inscrire sur le site Néopass, qui travaille sur des analyses de situations réelles.

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3 responses to “Sur la corde raide: comment je suis finalement entrée pour de bon dans le métier

  • AUBRY Philippe

    quel beau témoignage vous livrez là ! merci pour votre humilité que l’expérience de l’autre vous a apportée.
    attention donc aux carapaces et armures que nous dressons face aux autres, enseignants ou élèves. Elles nous éloignent des autres, mais aussi de nous, de notre humanité …..
    La confiance s’acquiert en essayant d’accepter l’autre tel qu’il est, de le comprendre, tout en lui indiquant la limite à ne pas franchir, réciproquement bien sûr, car ce qui vaut pour l’enseignant vaut pour l’élève.
    Comment comprendre un(e) ado alors qu’ il est lui-même une boîte noire pour lui-même …. écoutons ce que l’enregistreur intérieur révèle …

    Aimé par 1 personne

  • Picard

    Merci pour la référence à Neopass. En tant que responsable de cette plateforme, pouvez vous préciser en quoi elle vous a été utile (vous pouvez répondre en privé à patrick.picard[at]ens-lyon.fr, je ne trouve pas votre mail sur votre blog…

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    • holderfar

      Rapidement et en public, puisque je trouve intéressant que les visiteurs le sachent aussi, Néopass, m’a énormément appris par sa manière de présenter les choses: les erreurs du débutant filmé, l’intervention des chercheurs, et surtout la vidéo de l’enseignant quelques mois après. Cette façon de faire m’a montré qu’il n’était pas honteux d’avoir des difficultés, qu’on pouvait parfaitement rectifier le tir et que donc, l’autorité, ça se construit. Il n’y a pas plus précieux pour un jeune prof entré sans formation dans le métier.
      Au passage, je trouve que la plateforme s’est beaucoup enrichie et je tiens vraiment à vous féliciter pour la qualité de votre travail!

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