Harcèlement à l’école: privilégier le travail de fond à la communication

Une communication brouillonne et caricaturale

Depuis deux jours, le clip de Mélissa Theuriau contre le harcèlement, commandé par le ministère de l’Education nationale et financé par Walt Disney (non, ce n’est pas une blague), divise la communauté éducative.
On y voit une enseignante revêche faire cours dos à ses élèves en écrivant et en leur parlant n’importe comment (mention spéciale à sa manière d’interroger un élève et d’interpeller le petit Baptiste, l’élève harcelé). Le décor ainsi planté,  le fait de ne pas voir des agissements souvent pernicieux et parfois difficilement décelables est ici forcément imputable à l’incompétence du professeur, qui est d’emblée antipathique. C’est un vrai problème, parce qu’elle rend complètement illisible le travail de fond que ce clip accompagne ou plutôt éclipse. En effet, comment, après cela, interpréter l’effort de formation consenti sur le sujet autrement que comme une remise à niveau de personnes incompétentes? Françoise Cahen a très bien souligné cela dans son article sur le sujet, que je recommande vivement.

Le second problème, c’est que ce clip est diffusé à une échelle nationale et hors cadre scolaire et vise donc au delà de son coeur de cible (puisque la politique éducative semble se résumer ici à du marketing, autant adopter son vocabulaire). Si les enfants font très facilement abstraction du personnage du prof, il me semble que ce n’est pas forcément le cas des parents qui vont accompagner leurs enfants au cinéma. Ce qui est embêtant, puisque l’un des éléments clés pour lutter efficacement contre le harcèlement, c’est une coopération étroite entre les enseignants et les parents…
Je ne m’attarderai pas sur le mélange des genres un peu navrant de cette campagne financée par Walt Disney et destinée à être diffusée dans les salles de cinéma, qui donne à mes yeux un aspect caricatural supplémentaire au traitement de ce problème préoccupant…

Une obstination révélatrice

Face à ces reproches, qui me semblent plutôt sensés, le ministère et l’auteur de ce clip ont opté pour la stratégie du déni, avec plus ou moins d’élégance. C’est ce qui m’a ulcérée: jusque là, je penchais plutôt pour une grande maladresse dans le traitement de ce sujet délicat, et entre deux haussements d’épaule, je me disais qu’il suffirait d’une parole d’apaisement du ministère pour que les choses se calment rapidement et qu’on en revienne au sujet. C’était sans compter sur  Mélissa Theuriau, a parlé de « mauvaise foi » de la part des enseignants et qui confirme involontairement que pour elle, au moins une des origines du harcèlement scolaire peut s’assimiler à une défaillance de l’enseignant:

« Si tous les instituteurs étaient alertes et réactifs à cette problématique de l’isolement, on n’aurait pas besoin de former, de détecter le harcèlement, on n’aurait pas 700.000 enfants par an en souffrance”.

C’est terriblement maladroit, mais compréhensible venant d’une personne qui a été victime de harcèlement. Il n’en reste pas moins que, malgré le fait que des défaillances individuelles puissent exister (et dont on ne viendra certainement pas à bout avec un clip ni même avec une formation solide, je le crains), la souffrance de ces enfants ne vient certainement pas du fait que l’adulte « ne voit pas », mais plutôt de la pression du groupe pour que l’enfant victime ne parle pas. Et j’aurais aimé que le ministère rappelle ce fait crucial, au lieu de contribuer plus ou moins involontairement à faire campagne contre ses enseignants. Reconnaître une erreur n’est pas un signe de faiblesse et remettre systématiquement en cause un personnel auquel on a peu ou prou retiré les moyens de se former ces dernières décennies n’est pas la meilleure stratégie politique à adopter. Surtout quand on a également sur le feu une réforme contestée qui souffre des mêmes erreurs de communication… Mais la tentation de se sortir à bon compte du guêpier où on s’est soi-même fourré en invoquant à tout bout de champ le corporatisme de notre profession (qui nous joue certes des tours mais qui a quand même bon dos, bien souvent) était décidément trop forte! Et agace jusqu’aux enseignants qui, comme moi, sont plutôt favorables aux changements impulsés par le gouvernement en matière de politique éducative… Au point que j’en suis à me demander si ce ministère est encore capable de prendre en compte les critiques constructives(et non, pas les insanités qu’on entend à propos de la réforme du collège)…

Agir sur le climat scolaire pour prévenir le harcèlement

Puisque ceux qui critiquent le clip du ministère sont malheureusement soupçonnés de vouloir se dédouaner de toute responsabilité ou de défendre l’image de la profession aux dépens du bien-être des élèves (j’aime beaucoup ce genre d’assommoir), parlons maintenant de ce qui semble important pour prévenir ou détecter le harcèlement. Je ne prétends pas parler au nom de tous les enseignants, chacun de nous a sa manière de faire en sorte que les élèves se sentent en sécurité, et si nous n’y arrivons pas à tous les coups, ce n’est généralement pas faute d’essayer. Et un professeur seul ne pourra pas faire grand chose si les différents acteurs de la communauté éducative ne se font pas confiance.
Mais,à l’échelle de la classe, s’efforcer de mettre en place un climat sécurisant pour tous et propice au travail limite déjà les risques. Ainsi, je bannis la moindre moquerie, même gentille, concernant le travail et les erreurs des uns et des autres (il va sans dire que je ne tolère de toute façon pas le dénigrement) et je m’efforce, sans toujours y arriver, de redonner un statut honorable à l’erreur. Montrer aux élèves que, chez nous, personne n’est nul est essentiel, je trouve. De la même manière, et cela tombe sous le sens, la façon dont nous prenons en charge les élèves est très importante. La façon dont nous leur parlons, dont nous leur montrons que nous nous intéressons à eux (ou pas, parce que oui, nous avons des collègues qui ne sont pas bons, comme partout, non je ne les défends pas mais non, la profession n’a pas à payer pour quelques personnes dont le ministère est incapable de s’occuper), tout cela facilite (ou non) la prise en charge d’un cas de harcèlement, soit parce que l’élève victime ou ses camarades viendront nous voir en toute confiance, soit parce que nous décèlerons un changement de comportement chez lui.

Mais si je dis que tout cela facilite la prise en charge, c’est qu’à nous seuls, nous ne mettrons pas fin au harcèlement, d’autant que contrairement à ce qu’on voit dans ce clip désolant, il est exceptionnel que l’essentiel de ce phénomène se déroule en classe! Ce qu’on ne voit pas, dans ce clip d’une minute, par exemple, c’est le rôle que jouent les réseaux sociaux là-dedans. Avec un usage non maîtrisé et l’effet de groupe, ces réseaux sociaux se prêtent parfaitement à un harcèlement redoutable et qui tient dans la durée, avec en plus l’assurance de dépasser les limites de l’école. Pourquoi ne pas montrer ce genre de chose, dans ce clip, même de façon très brève? Je m’interroge aussi sur le choix de montrer dans un clip des pratiques pédagogiques qui n’existent quasiment plus sous cette forme. On passe à côté de la chance de promouvoir les pédagogies coopératives, qui ont l’immense avantage de faire progresser les élèves dans les relations qu’ils ont les uns avec les autres au profit de la description d’un comportement de prof qui pouvait avoir cours il y a vingt ans, mais qui est devenu très marginal.

Dépasser la polémique

Ce clip est hélas un repoussoir. Au lieu d’accuser les enseignants de « kidnapper » le débat sur le harcèlement (merci, cher collègue, pour ce titre insultant), il serait bon de comprendre que nous préférons être associés à la campagne plutôt qu’instrumentalisés dans le seul but de renforcer l’aspect émotionnel d’un grave problème qui n’a pas besoin de cela pour être pris au sérieux! D’ailleurs, il y a de nombreux travaux remarquables d’élèves concernant le harcèlement. Pourquoi ne pas diffuser ceux-là? On mettrait ainsi en valeur aussi les travaux faits en classe et on gagnerait en authenticité.Et on travaillerait tous dans le même sens… Je conclus en vous recommandant de lire cet autre article de Françoise Cahen, qui donne des pistes pour agir. Garanti sans polémiques.

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