Apprendre à échouer pour mieux enseigner

En cette période de rentrée imminente, les conseils donnés aux jeunes collègues affluent, et quand ils ne sont pas prodigués par les chantres de la restauration de l’autorité, qui n’ont pas mis les pieds dans une école depuis 30 ans, ils sont généralement plutôt judicieux… Il n’en demeure pas moins que lorsque l’on donne des conseils à des collègues débutants, on a parfois tendance à vouloir leur éviter toutes les âneries qu’on a pu commettre (et croyez-moi, j’en ai fait des erreurs!), au point que cela peut devenir contre-productif, car inhibant et culpabilisant. Or, il me semble que le coeur de ce métier, c’est d’oser tenter de nouvelles choses, d’oser faire confiance et d’oser… échouer. Parce que dans ce métier, on ne gagne pas à tous les coups. Et c’est sans doute ce qui est le plus difficile à comprendre dans ce métier, au point que c’est le bilan que j’ai fait de l’année passée qui m’amène à ce qui semble être une évidence. Il n’est bien sûr pas question de faire l’éloge de la lose pédagogique permanente, mais bien d’explorer un peu pourquoi, paradoxalement, en acceptant l’échec, on devient souvent plus efficace.

Oser braver les injonctions qui nous semblent absurdes.

Bon, je peux bien le dire, maintenant. Lorsque je préparais les concours d’enseignement, j’ai mis un point d’honneur à sécher toute l’année les cours de l’IUFM, tout ce qui ressemblait de près ou de loin à de la didactique ou de la pédagogie. D’abord, parce que j’estimais avoir mieux à faire (et c’est vrai que le CAPES et l’agrégation occupent à plein temps). Et surtout, parce que je pensais que tout ce qui ne relève pas du savoir pur était complètement démagogique. Et si je pensais cela, c’est à cause d’injonctions didactiques contre intuitives qui allaient à l’encontre de mon expérience personnelle. Quand on débute, on n’a pas grand chose d’autre que cela comme bagage. Du coup, j’ai fait les choses à ma manière, et ce fut grammaire allemande décontextualisée pour tout le monde. Ben oui, la grammaire, « c’est la base, sans laquelle on n’apprend rien ».Et j’ai fait l’expérience de la catastrophe industrielle.Parce que bien sûr, ça ne fonctionne pas. Alors, à temps plein et avec un temps de formation très limité, cela a été catastrophique pour les élèves, mais en commençant avec des stages plus courts et mieux encadrés, l’institution pourrait largement se permettre de laisser les entrants dans le métier éprouver un peu les limites de leurs représentations. Et ce n’est d’ailleurs pas valable que pour les débutants. L’échec a été mon meilleur professeur, et si on empêche quelqu’un de tâtonner pour trouver son identité professionnelle, on produit bien plus qu’un échec ponctuel.

Accepter nos échecs aide les élèves à accepter les leurs

Tous les professeurs se plantent, plus ou moins souvent (mais plus souvent le vendredi de 17 à 18h en classe entière, allez comprendre). Et pourtant, nous avons une tolérance à l’échec remarquablement  basse envers nous-mêmes. C’est sans doute variable d’une personne à l’autre, mais en ce qui me concerne, même si j’ai fait de nets progrès, je reste au fond une très mauvaise perdante. Et c’est sans doute en partie nécessaire pour se remettre en question, parce qu’il ne s’agit pas non plus d’être dans l’échec tout le temps. Mais un rapport plus décontracté face à son propre échec, qui peut commencer par la capacité de reconnaître face à un élève « qu’on ne sait pas » ou de s’excuser quand on a eu tort, est précieux. Il permet aux élèves de dédramatiser leurs propres erreurs, puisque l’infaillibilité professorale n’existe pas (de toute façon, elle en prend un coup, quand, immanquablement dans sa carrière, on finit par se prendre une belle gamelle dans un couloir bondé ou au self). Ce rapport plus sain aide aussi à être plus souple dans la conduite des séances (je vous assure que lorsque j’ai vu qu’un truc improvisé en catastrophe pour cause de panne informatique avait mieux fonctionné qu’une prep soignée au milimètre près, ça m’a appris plein de choses!) et à prendre un peu de recul face aux prétentions de remède miracle de telle ou telle « méthode ». Mais c’est aussi ce qui me donne envie de tester de nouvelles choses! L’échec fait mal à l’ego mais est aussi un formidable tremplin.

Accepter son échec, c’est accepter que l’école ne peut pas tout

La semaine dernière, j’ai acheté le livre de Véronique Decker Trop classe. Enseigner dans le 9-3. Je l’ai dévoré dans la foulée, le lire m’a émue aux larmes. Je conseille d’ailleurs sa lecture à tous les collègues, débutants ou non, tellement je trouve son propos essentiel et juste. Un passage m’a particulièrement frappée. Véronique Decker décrit sa fierté passagère d’avoir réussi à intéresser un élève au comportement difficile démolie l’instant d’après par l’élève en question qui apporte un démenti cinglant à cette réussite par une nouvelle pirouette. Des élèves, comme cela, nous en avons tous eu et nous en avons tous. Ce genre d’échec est toujours douloureux, en tout cas pour moi, parce que je n’arrive sans doute pas tout à fait à admettre que parfois, nous n’avons pas la clé ou les moyens pour aider des enfants dont la situation difficile et souvent révoltante dépasse de très loin la sphère de l’école. Ce retour à la réalité, Véronique Decker l’appelle très justement et avec humour « modestie pédagogique ». Il est essentiel de l’apprendre, en effet, non pas pour rendre les armes, mais pour se préserver soi et pour être capable d’apprécier à sa juste valeur le moment fugace d’une étincelle dans les yeux d’un élève qui vient de comprendre, d’un autre qui nous sourit pour la première fois de l’année, ou des progrès inattendus d’untel. C’est à ce prix, que je trouve néanmoins parfois bien lourd, que ce métier peut s’exercer avec plaisir.

 

 

 

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