Archives de Catégorie: réflexion personnelle

« Madame, vous pouvez venir voir si c’est bon? »

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Cette petite phrase, je l’ai déjà entendue des milliers de fois dans ma (courte) carrière, de la part de tous les profils d’élèves, du plus timoré au plus exubérant et sûr de lui. Elle peut paraître anodine, mais elle renvoie en fait à une peur panique de l’erreur, de « ne pas savoir », qui est particulièrement prégnante dans les cours de langue étrangère. Trop longtemps, j’ai cédé très facilement à ces demandes angoissées, qui, plus qu’une demande de vérification une fois la tâche achevée, expriment davantage un sentiment d’insécurité de l’élève . Depuis, j’essaie de doser l’aide apportée pour leur permettre de progresser plus vite. Néanmoins, ces demandes sans arrêt réitérées, chaque année, par toutes les classes rencontrées, dès le début d’année, ont fini par m’interpeller. Les élèves ne se reconnaissent pas le droit à l’erreur, parce que notre société ne leur reconnaît pas non plus. Il n’y a qu’à entendre ces quelques intellectuels médiatiques  pérorer sur les élèves forcément ignares et le niveau qui baisse ou sur le bac qu’on ne peut pas rater, à moins « d’en faire la demande » pour le comprendre. Après l’école, les stages et les CDD à n’en plus finir qu’on fait subir aux jeunes témoignent du même état d’esprit. Et si c’était ça, le problème majeur de notre école? Et si nos élèves ne progressaient pas assez parce qu’ils sont trop occupés à vérifier qu’au pas suivant, ils ne vont pas tomber?

« J’ai surtout peur de faire des fautes d’orthographe »

Premier cours avec les secondes. Je leur fais systématiquement remplir une fiche d’auto-évaluation qui m’aide à comprendre ce qu’ils ressentent face aux tâches qu’on leur demande fréquemment en langues (comprendre ou rédiger un texte…). Je ne suis plus surprise du résultat obtenu. La quasi totalité des fiches comporte au moins une fois le mot « panique » ou « peur », et à chaque fois, c’est la peur de faire une erreur qui est soulignée. De façon significative, malgré mes encouragements à être précis sur ces deux dernières questions, beaucoup d’élèves répondent simplement « tout » à la question « quels sont les points sur lesquels vous aimeriez progresser en allemand? » et, a contrario; laissent la question « Quels thèmes souhaiteriez-vous aborder en cours d’allemand cette année? » sans réponse. Pour certains élèves, cela peut s’expliquer par le manque d’habitude et de préparation face à ce genre de question. Mais il me semble que ce n’est pas suffisant pour comprendre ce phénomène, qui se reproduit tous les ans depuis que j’ai introduit cette fiche.

« Madame, c’est noté? »

Vendredi 11 septembre, fin du cours avec une classe de seconde. J’annonce que la semaine suivante, donc cette semaine, je testerai les compétences de la classe en compréhension orale et écrite et en expression écrite. J’ai droit à la sempiternelle, mais pour le coup légitime, question: « Madame, c’est noté? ». Je réponds que non, qu’il s’agit d’une simple mesure de leur niveau de départ pour que je puisse m’adapter ensuite à leurs besoins. La classe semble avoir compris et être plutôt réceptive.
Lundi après-midi, la classe entre. Je décide de commencer, pour des raisons purement techniques et organisationnelles, de commencer par l’expression écrite, chose que je ne faisais pas les années précédentes, pour une raison évidente: il vaut mieux commencer par des épreuves où l’élève peut se raccrocher à ce qu’il lit ou entend. Là, je les ai plongés dans le vif du sujet, tout de suite, sans aide. Et les réactions ne se sont pas fait attendre. Il a fallu que je réponde « non » une dizaine de fois à la question redevenue lancinante « Madame, c’est noté? ». Question à laquelle ils avaient bien sûr déjà la réponse, mais que l’inquiétude face à la tâche demandée rendait de nouveau actuelle. Cette contrainte contrariante sur le plan pédagogique a eu l’énorme avantage de me faire prendre conscience d’une chose que je ne faisais que pressentir, grâce à l’effet grossissant des circonstances de l’épreuve: le premier facteur d’agitation des élèves, c’est la peur. La peur de ne pas savoir faire se manifeste différemment chez chacun de mes élèves: certains multiplient les questions-prétexte, d’autres recherchent à tout prix la communication avec le voisin ou la voisine. Finalement, ils se mettent au travail. Le contenu n’est pas singulièrement différent des autres années du point de vue de la qualité de la langue. Mais cette année, j’ai pu ressentir une partie de la violence que nous semblons leur faire quand nous leur donnons une tâche à effectuer: apprendre, c’est accepter de se livrer, et donc, de se tromper. C’est difficile, même pour un adulte…

« Je vous préviens, madame, je suis nul (le) »

Immédiatement après le début des épreuves d’évaluation diagnostique, ce genre de petite phrase jaillit immanquablement. Je crois que c’est ce que supporte le moins, dans toutes ces manifestations d’angoisse des élèves. Je trouve scandaleux que d’une façon ou d’une autre, ils se sentent obligés de s’excuser de ne pas savoir faire quelque chose. D’ailleurs, je le leur dis régulièrement: se tromper est le signe qu’on apprend, pas le signe qu’on n’a pas travaillé.

Alors, qu’est-ce qu’on fait? A notre échelle, je crois que nous sommes très nombreux, dans la profession à nous efforcer d’instaurer un climat bienveillant et sécurisé pour que nos élèves puissent progresser sereinement. Force est de constater que ce n’est pas suffisant, vu le nombre d’élèves tentés de fuir la difficulté ou de décrocher pour de bon. Au lieu de se déchirer sur le contenu des programmes, il serait bon de ne plus laisser quelques personnalités extérieures confisquer le débat sur l’école en l’amenant sur des sujets sans intérêt réel, pour nous recentrer sur les questions autour de la place de l’évaluation dans les apprentissages, notamment.
Pour ma part, j’en ai marre de voir mes élèves avoir peur de faire la moindre erreur. Année après année, notre système fabrique une excellente élite. Mais au prix de combien d’élèves inhibés et découragés?

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Réforme du collège: et si on en parlait sérieusement? (partie 2)

L’angle mort de l’éducation prioritaire

Plus j’y réfléchis, plus je me dis que le malaise que j’ai pu ressentir vis-à-vis de cette réforme, du moins vis à vis du volet des langues vivantes,  concerne les effets involontaires qu’elle risque de provoquer dans les zones qu’elle est justement censée aider. C’est un peu ennuyeux… Encore une fois, je regarde cette réforme par le prisme que je connais le mieux, celui des langues vivantes, et plus particulièrement de l’allemand. La suppression sèche des bilangues aurait eu pour effet la suppression de l’allemand LV1 (qui ne se porte déjà pas très bien) et le ministère a donc décidé d’assouplir un peu la mesure en liant l’existence des bilangues à l’enseignement de l’allemand en CM2. Le problème, c’est qu’on manque cruellement de PE habilités à enseigner l’allemand et qu’on ne nous autorise pas, pour l’instant, à y aller nous-mêmes. La conséquence prévisible, c’est que plus encore qu’ailleurs, on est à peu près sûrs que les zones d’éducation prioritaire ne bénéficieront plus des dispositifs bilangues, où ils sont pourtant nombreux et servent à maintenir un peu de mixité sociale notamment, mais pas seulement. Même effet dommageable pour les sections européennes. Je me demande donc s’il ne serait pas pertinent, dans de tels endroits, de maintenir de telles sections. Donner plus à ceux qui ont moins … C’est cela, l’équité: arrêter d’être « indifférent aux différences », selon l’expression chère à Bourdieu, et donner les moyens à ceux qui partent désavantagés d’avoir réellement les mêmes chances que les autres. En tout cas, la situation est involontairement cocasse et montre qu’une approche centrée sur l’élimination des facteurs les plus susceptibles de développer les inégalités scolaires est insuffisante, parce qu’elle finit par occulter les spécificités et les besoins des établissements relevant de l’éducation prioritaire. Jouer sur le seul levier des options, en les supprimant, ne mettra pas fin aux problèmes qu’on y rencontre régulièrement. Et c’est d’ailleurs pour cette raison que, dans un premier temps, j’ai signé une pétition réclamant le maintien des bilangues. Mais il est temps de se pencher sur les alternatives.

Et maintenant? Les enjeux pour le développement de l’allemand

Ces derniers temps, j’ai souvent, à mon grand dépit, entendu que les problèmes de recrutement d’élèves pour l’allemand ne commençaient certainement pas avec la réforme. C’est tout à fait vrai. Il n’empêche que derrière cette objection de bon sens (ne pas tout mettre sur le dos de la réforme), j’entendais souvent la phrase qui, pour moi, allait avec: « on se moque de votre sort ». Actuellement, il me semble que bon nombre de collègues très investis dans la promotion de la langue allemande, sont dans cet état d’esprit. Il me paraîtrait judicieux que le ministère se penche sérieusement sur les manières de nous aider un peu à trouver des solutions pour démocratiser l’apprentissage des langues à faible diffusion plutôt que de répéter quelques phrases (« l’allemand n’est pas menacé ») qui demeureront sans effet.

Parmi les leviers possibles que je vais citer, beaucoup sont déjà utilisés, mais d’autres demanderaient à être bien davantage développés (et cela ne peut pas venir que des bonnes volontés locales):

  • développer systématiquement les jumelages entre établissements, y compris les échanges en tiers lieu pour les établissements les moins favorisés.
  • permettre aux professeurs des lycées et collèges d’aller initier les élèves de primaire à la langue!
  • développer des formations communes aux professeurs des écoles et de collèges pour mieux se connaître
  • développer les projets linguistiques interdegrés
  • développer fortement l’enseignement de l’allemand en lycée professionnel! Actuellement, des élèves de collèges germanistes sont contraints d’arrêter en seconde pro faute d’enseignement de l’allemand dans l’établissement.
  • faire appel à des partenaires extérieurs et développer les visites d’entreprises allemandes.

Bon, tout ceci est également une sorte de to-do-list personnelle… Parce que cette réforme est aussi l’occasion de se bouger et de faire bouger les choses!


Réforme du collège: et si on en parlait sérieusement? (partie 1)

« On veut tuer l’allemand et le latin! »

Commençons par ce qui me dérange le plus dans cette réforme: la communication du ministère, tout au long du processus de négociation. La réforme nous a été annoncée, pour ne pas dire vendue comme une volonté de promouvoir l’apprentissage des langues vivantes étrangères, par exemple. Et force est de constater qu’au départ, le compte n’y était vraiment pas : 1h de moins en LV1 (3h au lieu de 4) en 6e, et pire encore, le lissage de la LV2 sur 3 ans au lieu de 2 à raison de 2h par semaine. 2h par semaine, c’est complètement inefficace lorsque l’on débute une langue. Cela n’apportait rien, que ce soit en termes d’apprentissage pour les élèves ou en termes de conditions de travail pour les enseignants. Eh oui, cela compte un peu quand même pour que l’école tourne bien. Or, ils perdaient une heure en LV1 sans rien gagner en LV2… Et pour couronner le tout, la ministre, dans la foulée, annonçait la suppression des sections européennes et des classes bilangues. Cela a eu pour effet d’énerver et catastropher la totalité des professeurs de langues vivantes, pourtant pas connus pour être les moins conciliants face aux différentes réformes. Tout le monde, surtout les professeurs d’allemand et d’autres langues à faible diffusion, a concentré son attention sur les heures perdues. Il faut dire que les explications technocratiques autour des « marges profs » étaient technocratiques et confuses. N’aurait-il pas été plus simple d’expliquer qu’elles sont ‘une dotation par classe d’heures de dédoublements ? Pour comprendre l’inquiétude de certains professeurs, il faut savoir qu’un enseignant du secondaire effectue 15 ou 18h hebdomadaires devant élèves . Si son établissement ne dispose pas de la totalité de ces heures, l’enseignant est envoyé dans un autre établissement pour compléter son service d’enseignement. Le problème est que de nombreux professeurs d’allemand enseignent déjà sur deux établissements. Ce n’est déjà pas très pratique pour s’investir dans différents projets. Présentée ainsi, la réforme risquait de multiplier les cas de personnels enseignant sur 3 établissements, voire plus !

Le syndicat dont je suis adhérente, le SE-UNSA, a fait le choix de négocier pied à pied avec le ministère pour obtenir des améliorations sur tous ces points et sur la question des langues anciennes, elle aussi problématique, parce que le ministère a omis de les considérer comme des langues, au départ… Et ce syndicat a effectivement obtenu une demi-heure de plus pour la LV2, enseignée dès la 5e, et le rétablissement de la 4e heure de LV1 en 6e. Mais il était trop tard: l’inquiétude avait déjà pris le dessus, et certains ne demandaient d’ailleurs pas mieux que de l’attiser. C’était d’autant plus facile que de nombreux points sont demeurés en souffrance, et le sont encore aujourd’hui… J’ai donc eu la joie de voir notamment passer des avis de décès de l’enseignement de l’allemand, ma discipline, à l’école…

Privilégier la diversité des offres ou un enseignement commun élargi?

Contrairement à ce qui a pu être dit ou écrit, je ne crois nullement que la modification entreprise dans l’enseignement de langues anciennes ou vivantes ait pour but de « niveler par le bas », éternelle tarte à la crème décliniste. Ou qu’elle soit le signe d’une quelconque « haine des savoirs ». Il n’y a certainement pas les défenseurs d’un savoir pur et éthéré d’un côté et les animateurs qui achètent la paix sociale de l’autre.
Non, le dilemme est ailleurs. Le ministère, et bien des sociologues ou experts en sciences de l’éducation avant lui, a fait un constat simple et difficilement contestable, même s’il ne m’est guère agréable. Au collège, on consacre beaucoup de moyens à différentes options, qui souvent favorisent ceux qui ont déjà beaucoup d’un point de vue socio-culturel ou d’un point de vue scolaire. Le but de cette réforme, un peu oublié, est de redéployer les moyens pour que le collège puisse se concentrer sur la réussite de tous, en mettant l’accent sur la prise en charges des élèves plus fragiles ou moins favorisés que les autres. La suppression annoncée des classes européennes et la forte limitation des classes bilangues apparaissent donc comme une décision logique, bien que cela me coûte de le dire. Ces options supprimées permettent de dégager du temps pour les EPI. Ces enseignements interdisciplinaires devront occuper 20% de l’emploi du temps des collégiens. Il s’agira d’heures, qui ne seront pas prises sur le temps disciplinaire, puisqu’il faudra traiter le programme des disciplines pendant ces heures, assez souples (possibilité de co-intervention,…) pour favoriser et garantir la pédagogie de projet. Car celle-ci se heurte jusqu’ici à des obstacles assez nombreux pour qui veut en faire profiter ses élèves. Et les langues vivantes (et anciennes aussi, d’ailleurs) ont tout à gagner à investir des enseignements interdisciplinaires qu’elles pratiquaient déjà à travers les sections euros, par exemple
Bref, le mérite de cette réforme est de faire un vrai choix politique (c’est d’ailleurs pour cela que les réactions sont si violentes) auquel j’adhère, du reste, complètement. Néanmoins, la mise en oeuvre de ce choix risque de poser quelques problèmes, notamment parce qu’une telle réforme, faite à moyens constants, risque de manquer une partie de sa cible, et d’autre part parce que les choix de redéploiement de moyens pourraient avoir dans certains cas l’effet exactement inverse de celui qui est recherché. Parce que la diversité des offres n’est pas toujours un frein à la mixité ou une invitation à former des classes de niveaux.


Réforme du collège: slogans et postures

Le moins que l’on puisse dire, c’est que la réforme du collège ne laisse personne indifférent. Beaucoup de personnes tout à fait extérieures à l’école prennent ces jours-ci leur plus belle plume pour signer des éditos ou tribunes au mieux alarmistes, voire franchement agressives pour dénoncer unanimement la réforme du collège, qui sonnerait la mort de certaines disciplines. Pire, certains articles ou propos font preuve d’une surenchère inquiétante dans l’outrance et ne servent qu’à alimenter un peu plus de vaines polémiques. Aucune discussion réelle ne peut se faire dans ces conditions, dans un contexte où seules les formules cinglantes attirent l’attention.

Cet affrontement médiatique peut prêter à sourire. Les divisions profondes qui traversent le corps enseignant sont, elles, bien plus préoccupantes et se manifestent ces temps-ci avec violence sur les réseaux sociaux. Cela en est arrivé à un point où je me sentirais presque sommée de me prononcer entièrement pour ou contre cette réforme, sans pouvoir émettre la moindre nuance. Or, mon rapport à cette réforme est relativement complexe et ne se laisse pas réduire à des slogans ou à une posture, et c’est pour cette raison que je me suis décidée à ouvrir ce blog.

Dans les articles qui vont suivre, j’essaierai de décrire comment je perçois cette réforme, de mon point de vue de professeur d’allemand.