[Compte-rendu de lecture] Evaluer sans dévaluer, de Gérard de Vecchi

devecchiPourquoi lire ce livre?

L’évaluation est un sujet qui m’intéresse depuis deux ans maintenant. Je fais partie de cette génération d’enseignants qui est entrée dans le métier à temps plein et avec une formation très minimaliste et je n’ai pas eu le loisir de me poser dès le départ les questions qui me semblent aujourd’hui essentielles. Au fil des mois de ma première année, de copies en copies, le travail de correction me semblait de plus en plus vain. Parce que les élèves ne travaillaient pas assez ou pas comme il fallait….

Et puis je me suis laissée dire ( toute implication de Mila Saint Anne dans cette affaire n’est pas une coïncidence 🙂 ) que l’évaluation pouvait être un levier intéressant pour permettre aux élèves de devenir plus autonome et réflexif dans son apprentissage. Mais cela impliquait d’abord que je comprenne que c’était d’abord à moi de changer mes pratiques pour leur permettre de progresser à leur tour…

Ce petit livre est tout à fait adéquat si on commence à se poser des questions sur l’évaluation sans savoir réellement par où commencer. Il se lit vite tout en faisant réellement le tour du sujet.

De quoi parle-t-il exactement?

Ce petit livre de 170 pages environ traite tous les aspects du sujet, de l’évaluation des systèmes éducatifs en passant par l’évaluation des enseignants, tout en consacrant la majeure partie de l’ouvrage à l’évaluation des élèves. En 16 chapitres plutôt concis, Gérard de Vecchi brosse un état des lieux alarmant des pratiques majoritaires d’évaluation des élèves et explore diverses pistes pour remettre à plat les principes mêmes de l’évaluation au sein de notre système scolaire. Pour l’auteur, il est urgent de réduire la place occupée par l’évaluation dans notre système. Il estime que 18 à 20% du temps d’un enseignant du secondaire est consacré à l’évaluation, ce qui réduit sensiblement les temps d’apprentissage des enfants. Il estime que le système scolaire est victime d’une évaluationnite imposée de l’extérieur par le politique qu’il est impératif de combattre.

Le second problème soulevé par l’auteur est que l’évaluation est souvent peu lisible pour l’élève et surtout, elle met trop souvent l’accent sur ce que l’élève ne sait pas faire (la fameuse note sur 20 qui retranche des points à chaque erreur), ce qui a pour conséquence de le décourager et de littéralement dévaluer l’élève. Tout l’enjeu, pour Gérard de Vecchi, est donc de revenir au sens premier du verbe « évaluer », qui signifie « donner de la valeur à ».

Que préconise-t-il?

Plusieurs points importants émergent de ce livre.

  • L’auteur part du principe que pour toucher à l’évaluation, il faut modifier ses pratiques pédagogiques et se prononce résolument pour une approche par compétences.
  • La suppression de la note chiffrée est clairement recommandée mais il formule quelques propositions pour les cas où ce ne serait pas envisageable. (revenir à une seule note trimestrielle, par exemple).
  • L’introduction d’une part d’auto-évaluation et de temps pour favoriser la métacognition, c’est à dire aider l’élève à recueillir des informations sur la manière dont il apprend pour lui permettre de gagner en efficacité, est préconisée par l’auteur.

Quelques citations  de l’ouvrage

  • Enfin, on se sert beaucoup des analyses comparatives des résultats [des études internationales type Pisa] dans différents pays pour faire passer des lois ou imposer des programmes dont le but n’est plus l’apprentissage des élèves mais l’amélioration des scores aux futures épreuves internationales!

(page 9)

  • Elles [les notes] incitent à la comparaison, parfois au classement. Une enquête montre que presque la moitié des professeurs de collège rendent encore les devoirs et interrogations des élèves d’une manière non anonyme et en les classant par ordre de valeur.

(page 40)

  • Plus que tout autre activité pédagogique, l’évaluation est liée à des problèmes de pouvoir.  Qu’est-ce qui se joue quand un professeur fait une « interrogation surprise »? Qu’apporte cette manifestation (excessive) de pouvoir?

(page 29)

  • Et si évaluer, c’était avant tout donner du sens et stimuler le désir d’apprendre et de faire? Aider un élève à accepter d’apprendre, à se soumettre à certaines évaluations, c’est commencer par le respecter, être à son écoute afin de lui permettre de porter un regard différent sur lui-même et faire en sorte qu’il soit partie prenante dans son projet d’apprentissage.

Ce que j’ai aimé…

Le grand mérite de ce livre, c’est qu’il ne se contente pas d’une critique de l’évaluation des élèves. Tout en mettant en exergue les mécanismes de pouvoir qui sont en jeu dans les pratiques d’évaluation et le double rôle problématique entraîneur/juge du professeur, Gérard de Vecchi montre que c’est un système qui prend sa source tout en haut de la pyramide. Ainsi, la toute-puissance des études internationales de type PISA est critiquée et le pilotage par l’évaluation dénoncé fermement. Et, en toute logique, l’auteur préconise de changer l’esprit des inspections et d’accorder aux enseignants toute la bienveillance qu’on leur demande d’appliquer à leurs élèves. Et ça, c’est appréciable.

Les passages sur la métacognition sont par ailleurs très accessibles et donnent des pistes précieuses d’application en classe. C’est sans doute le chapitre qui est le plus susceptible d’intéresser tout le monde, y compris les collègues un tantinet agacés par le discours redondant autour de la bienveillance.

Et pour finir, il cite à propos des auteurs incontournables pour se donner une bonne culture professionnelle (Serge Boimare, par exemple) et sert en quelque sorte d’introduction. Bref, c’est une bonne entrée en matière sur le sujet.

Ce que j’ai moins aimé…

La première chose qui saute aux yeux lorsqu’on ouvre ce livre, c’est la typographie. Et honnêtement, les titres et sous-titres en Comic Sans, ce n’est quand même pas très sérieux ni très engageant… On se croirait dans un des livres d’André Antibi, et ce n’est pas un compliment.

La seconde est en rapport avec André Antibi (à qui je reprocherais la même chose en sus d’une absence de sérieux méthodologique), justement. Si l’ouvrage traite bien de tous les aspects des dysfonctionnements de l’évaluation dans notre système, le ton très militant de l’auteur nuit parfois au propos. Si on regarde la deuxième citation que j’ai relevée, on peut légitimement trouver le propos excessif, d’autant que la source de l’enquête ne nous est pas donnée. De quoi froisser même des gens de bonne volonté. Pour les besoins de l’ouvrage, introductif et se devant donc d’être concis, la situation a parfois été simplifiée jusqu’à la caricature. Et cela donne l’impression qu’il n’y a que deux profils d’enseignants: les progressistes qui enseignent par compétences et les autres, les vilains réactionnaires. Le risque est donc grand que le propos de ce livre, pourtant riche, n’atteigne que les personnes déjà convaincues!

Néanmoins, c’est un livre très précieux pour engager un processus de réflexion autour de l’évaluation et je conseillerais sa lecture sans aucune réserve.


Des inconvénients de la surmédiatisation du bac (partie 2)

Quand le refrain du niveau qui baisse fait place au mépris des élèves

Puisque le bac donne à chacun l’occasion de se manifester à nouveau dans les médias pour se faire valoir, pourquoi s’en priver? M. Ferry, ancien ministre de l’Education nationale, ne s’en est pas privé hier en déclarant sur la chaîne Itélé qu' »aujourd’hui, pour ne pas avoir le bac, il faut en faire la demande ». Cette sortie, parfaitement indigne d’un ancien ministre de l’Education nationale, n’est malheureusement pas isolée. Beaucoup d’éditorialistes et d’intellectuels, pour se donner de l’importance et une posture de défenseur de la Culture (oui, la vraie, hein, pas celle de ces jeunes forcément ignares) écrivent ou débitent le même genre d’âneries, de façon parfaitement décomplexée. Et tant pis s’ils insultent tous les élèves pour qui obtenir son bac demeure un défi et une vraie fierté quand ils y arrivent.

M.Ferry a sans doute pensé qu’il pourrait, avec ce genre de déclaration injurieuse, apparaître comme celui qui s’oppose à la démagogie et l’incurie ambiante. Las! Il ne fait que rejoindre le concert de rires gras de ces gens privilégiés qui démontrent chaque jour qu’ils ne se cultivent pas pour s’élever, ou alors seulement pour pouvoir regarder de haut ceux à qui personne n’a pu expliquer à quel point la culture classique transmise par l’école est essentielle pour se faire une bonne place dans la société et surtout les aider à la rendre vivante à leurs yeux.

Si ce phénomène d’instrumentalisation de la culture n’est pas nouveau, il conduit assez vite au mépris et à la moquerie facile, comme on l’aura vu. Et c’est bien ce qui m’inquiète: comment va-t-on pouvoir faire comprendre à nos élèves qu’ils ont le droit de se tromper, de ne pas aimer tout de suite (ou jamais, d’ailleurs) un auteur, que la culture, ça se savoure et se déguste, s’ils se voient confrontés à la première occasion venue au dédain de l’opinion publique ou de personnes fortement médiatisées? Comment, moi, professeur d’allemand, dois-je expliquer à mes élèves que l’allemand est accessible à tous, quand ceux qui prétendent le défendre ne le font qu’au nom des bons élèves? J’ai bien peur que nous devions continuer à nous battre longtemps contre le manque de confiance et la peur d’échouer si notre société persiste à relayer complaisamment les diatribes des gens qui pensent que ceux qui n’ont pas le bac sont nuls.

Ce genre de saillie est tellement bien tolérée que l’an dernier, au moment du bac (occasion propice, décidément), on a réussi le tour de force de tomber à bras raccourcis sur des lycéens, qui, à la sortie de l’épreuve anticipée, ont exprimé en des termes un peu crus sur Twitter leur désarroi face à un poème de Victor Hugo, comme si c’était scandaleux de ne pas comprendre ou de ne pas aimer un poème. On a donc fustigé à qui mieux mieux l’ignorance et la vulgarité, pour ne pas dire la sottise, de ces jeunes gens, alors qu’en tant qu’enseignante, je n’ai croisé que peu de gens qui ne m’ont jamais confié en riant, sans honte, qu’ils étaient « nuls » dans telle ou telle matière…

De la même façon, il s’est trouvé, en 2013, un journaliste du Huffington Post, pour s’amuser, le jour de la proclamation des résultats, à recenser des tweets de bacheliers annonçant leur réussite qui … comportaient des fautes. On en est là. On en est à mépriser notre jeunesse, à laisser des intellectuels imbus d’eux mêmes confisquer la culture et les débats éducatifs au nom de leur culture.

Cessons de parler du bac, parlons des élèves et des apprentissages!

Que faire face à cela? C’est simple: faisons comme partout ailleurs, où la tenue du diplôme de fin de secondaire n’est pas un événement planétaire, réfléchissons à ce qui va et ne va pas dans notre système éducatif, ne laissons pas des personnes qui ne font pas l’effort de s’intéresser aux questions de fond s’emparer des débats sur des programmes qu’ils n’ont pas lu ou de la réforme du collège auquel ils ne s’intéressent pas davantage.

Bref, prenons enfin au sérieux les débats sur l’éducation en évitant les slogans idiots et les politisations hors de propos. Respectons la culture en ne l’instrumentalisant pas uniquement quand ça peut faire le buzz ou rapporter des voix mais en la mettant en valeur comme une richesse que tout le monde peut partager, ne ricanons pas à la première erreur de date ou de grammaire. Ne faisons pas de la culture cet affreux outil de domination qui fait que des élèves peuvent considérer le savoir comme une violence.

Et surtout: respectons les élèves en les traitant comme on aimerait l’être: avec tact, franchise, et en prenant en compte que ce sont encore des jeunes gens en construction.


Des inconvénients de la surmédiatisation du bac (partie 1)

Un marronnier bienvenu pour certains!

Chaque année, le bac provoque un déferlement médiatique assez comparable à la lourdeur de son organisation. Cela commence avant même le début des épreuves avec les traditionnels reportages sur les candidats les plus jeunes ou âgés de la session, les candidats quadruplés et sur les dernières révisions. Le bac fournit des sujets faciles à traiter à l’approche de l’été, souvent synonyme de relâche dans le traitement de l’actualité, pourtant chargée. Et c’est tout naturellement qu’il permet aussi à différents intellectuels ou personnages publics de s’illustrer, en proposant par exemple leur propre réponse à un sujet de dissertation de philosophie. Cet exercice, devenu traditionnel, peut faire sourire, tant il est en soi dépourvu d’intérêt. Et de fait, il ne sert bien qu’à la personne qui répond et non aux élèves, pourtant les premiers concernés par cette épreuve. Qu’en déduire? Est-ce la conséquence d’un profond intérêt de la Nation pour la jeunesse qu’elle forme? Ou n’est-ce pas le signe que quelques personnes et sujets accaparent l’attention et le débat, au détriment des élèves et de l’éducation?

L’obsession des chiffres et de certaines filières

Le plus agaçant avec le marronnier du bas, c’est qu’il illustre parfaitement les travers de notre système éducatif. On est obsédé par les chiffres: les uns les commentent pour souligner que tout va pour le mieux, avec des taux de réussite record chaque année ou presque. Les autres, plus nombreux, expliquent que ces chiffres sont de la poudre aux yeux destinés à masquer la baisse de niveau constante depuis…. 10, 20, 30 ans, c’est selon. Bien sûr, comme l’essentiel est de dénoncer et surtout de se positionner comme grand défenseur de la culture, aucune proposition pédagogique constructive n’est faite. On se contente de réclamer un retour aux « fondamentaux », qui nous renvoient infailliblement à la question du primaire, et encore. Rien n’est proposé pour les lycéens en difficulté (c’est sans doute qu’il est trop tard), si ce n’est le constat qu’ils « ne sont pas à leur place » ou « qu’ils ne savent rien ». Par contre, il y a du monde pour se poser en garant de l’exigence et considérer que la qualité d’un examen se mesure à son taux d’échec. Et tant pis pour les élèves…

Autre illustration de ces travers, la médiatisation sélective. Les filières générales jouissent de toute l’attention voulue, les filières technologiques sont nettement moins bien loties (sauf, on le verra, pour ce qui est de susciter les rires gras et tout à fait navrants de certains), et le bac professionnel est pour l’essentiel complètement ignoré, y compris par les chantres de l’apprentissage et de l’épanouissement des élèves faibles dans « d’autres filières ». Il faut croire que le technique et le professionnel, ce n’est pas assez vendeur et prestigieux. Et pourtant, la France en a bien besoin, de ces futurs bacheliers!Il me semble que ce désintérêt assez profond est le signe d’un malentendu profond à propos du savoir et de la culture dite classique.


Réforme du collège: et si on en parlait sérieusement? (partie 3)

Le risque de concurrence entre les disciplines

Cette réforme a suscité et continue de susciter nombre de réactions épidermiques en raison des inquiétudes qu’elle fait naître pour les horaires de chaque discipline, et donc, in fine, pour les postes d’enseignants. Et soyons honnêtes, c’est difficile de les balayer d’un revers de main en les qualifiant d’injustifiées . Le résultat, c’est qu’on assiste à une nouvelle illustration de la saillie d’André Gide: « En cas de conteste, la victoire le plus souvent demeure à celui qui parle le plus fort ou le plus longtemps, ou le dernier. ». Et à ce petit jeu, nos collègues de sciences semblent avoir perdu, puisque ce sont les seuls à ne pas avoir obtenu grand-chose . On peut légitimement s’interroger sur la pertinence de ce choix, surtout quand on connaît l’urgence d’élever le niveau de culture scientifique de nos élèves et de la société française.

Et le pire,c’est que ce petit jeu va sans doute continuer lorsqu’il faudra se répartir les fameuses « marges profs » par matière, et la concurrence entre disciplines risque de nuire gravement à la bonne marche des établissements, qui ont besoin d’une coopération étroite des enseignants entre eux. Mais est-ce vraiment la faute de la réforme?

Et si la réforme n’y était pour rien?

C’est bien cette mise en concurrence que lui reprochent nombre de ses détracteurs et ils s’appuient dessus pour réclamer son retrait. Mais si le constat est réel, il n’est pas nouveau, et chaque nouvelle réforme fabrique son lot de mécontents de ce point de vue. C’est donc que le problème est ailleurs, bien qu’il soit toujours possible de rétorquer que nos dirigeants sont tous plus mauvais les uns que les autres.

Toute réforme qui prétend toucher au pédagogique se heurte à deux obstacles majeurs de notre système, qui vont finalement de pair: l’identité professionnelle des professeurs du secondaire, définie exclusivement par la discipline enseignée, et les statuts de la profession qui, bien qu’un peu dépoussiérés dernièrement, continuent à graviter autour de cette contrainte forte.

Les statuts des enseignants continuent donc d’être principalement définis par les 15 ou 18 heures hebdomadaires passées devant les élèves, ce qui a le double inconvénient de ne pas rendre compte de tout le travail fourni et d’imposer une organisation des emplois du temps bien trop rigide, qui impose systématiquement de prendre un peu à Pierre si on veut donner un peu plus à Paul.

A cette rigidité pesante, s’ajoute le refus assez général (hors PLP et professeurs d’histoire géographie) de la bivalence, qui pourrait être une solution, si l’on souhaite conserver des statuts qui gravitent autour du disciplinaire. A défaut, nos conditions de travail continueront de se dégrader (toujours plus de compléments de service, de polémiques entre collègues pour savoir qui récupèrera telle heure de décharge ou de vaisselle, etc) et nous n’aurons plus qu’à continuer de déplorer le manque de moyens ou la surdité de nos dirigeants pour exprimer notre désarroi…

A la croisée des chemins

S’il est évident que la réforme pose directement ou indirectement quelques problèmes non négligeables, j’y suis néanmoins favorable, et d’abord parce que je pense qu’elle va nous contraindre à repenser le métier et ses finalités, dans l’intérêt des élèves. On a le choix entre se regarder perdre petit à petit le contrôle sur notre métier, s’accrocher à des dispositifs qui nous font du mal et nous épuisent ou s’approprier une nouvelle organisation du métier, plus souple, qui sans faire de la profession un sacerdoce, nous permettrait d’être plus efficaces et de mieux mesurer les effets de nos démarches sur les apprentissages de nos élèves.

Le serpent de mer de l’autonomie des établissements

La souplesse de certains dispositifs de la réforme (je pense aux EPI) devrait permettre à chaque établissement de coller aux besoins locaux, et c’est exactement la direction dans laquelle il faut aller, si on veut que notre système éducatif aille mieux. Pour que cela fonctionne, il faudrait surmonter notre passion pour l’égalité, que nous confondons fréquemment avec l’équité. Elle prend souvent le dessus pour rejeter toute velléité d’accorder davantage d’autonomie aux établissements, alors même que nous acceptons sans problème que les établissements d’éducation prioritaire soient mieux dotés… Allons jusqu’au bout et reconnaissons que nos élèves n’ont pas tous les mêmes besoins. Cela ne signifie certainement pas, contrairement à ce que suggère un article affligeant, que selon l’établissement, on étudiera Voltaire ou on laissera les élèves tomber dans les filets de Dieudonné… « L’indifférence aux différences », c’est penser qu’il suffit d’étudier la même chose partout pour garantir les mêmes acquis.

Acceptons de laisser une grande marge de manoeuvre aux établissements pour l’organisation des emplois du temps de la même manière que les EPI laissent une liberté de choix, et de faire un peu confiance aussi aux personnes avec lesquelles nous travaillons! C’est le choix que je fais, en soutenant cette réforme malgré tout. Vous pouvez le faire ici, en signant cette pétition.

Merci à Emilie pour sa relecture et ses précieuses suggestions.


Réforme du collège: et si on en parlait sérieusement? (partie 2)

L’angle mort de l’éducation prioritaire

Plus j’y réfléchis, plus je me dis que le malaise que j’ai pu ressentir vis-à-vis de cette réforme, du moins vis à vis du volet des langues vivantes,  concerne les effets involontaires qu’elle risque de provoquer dans les zones qu’elle est justement censée aider. C’est un peu ennuyeux… Encore une fois, je regarde cette réforme par le prisme que je connais le mieux, celui des langues vivantes, et plus particulièrement de l’allemand. La suppression sèche des bilangues aurait eu pour effet la suppression de l’allemand LV1 (qui ne se porte déjà pas très bien) et le ministère a donc décidé d’assouplir un peu la mesure en liant l’existence des bilangues à l’enseignement de l’allemand en CM2. Le problème, c’est qu’on manque cruellement de PE habilités à enseigner l’allemand et qu’on ne nous autorise pas, pour l’instant, à y aller nous-mêmes. La conséquence prévisible, c’est que plus encore qu’ailleurs, on est à peu près sûrs que les zones d’éducation prioritaire ne bénéficieront plus des dispositifs bilangues, où ils sont pourtant nombreux et servent à maintenir un peu de mixité sociale notamment, mais pas seulement. Même effet dommageable pour les sections européennes. Je me demande donc s’il ne serait pas pertinent, dans de tels endroits, de maintenir de telles sections. Donner plus à ceux qui ont moins … C’est cela, l’équité: arrêter d’être « indifférent aux différences », selon l’expression chère à Bourdieu, et donner les moyens à ceux qui partent désavantagés d’avoir réellement les mêmes chances que les autres. En tout cas, la situation est involontairement cocasse et montre qu’une approche centrée sur l’élimination des facteurs les plus susceptibles de développer les inégalités scolaires est insuffisante, parce qu’elle finit par occulter les spécificités et les besoins des établissements relevant de l’éducation prioritaire. Jouer sur le seul levier des options, en les supprimant, ne mettra pas fin aux problèmes qu’on y rencontre régulièrement. Et c’est d’ailleurs pour cette raison que, dans un premier temps, j’ai signé une pétition réclamant le maintien des bilangues. Mais il est temps de se pencher sur les alternatives.

Et maintenant? Les enjeux pour le développement de l’allemand

Ces derniers temps, j’ai souvent, à mon grand dépit, entendu que les problèmes de recrutement d’élèves pour l’allemand ne commençaient certainement pas avec la réforme. C’est tout à fait vrai. Il n’empêche que derrière cette objection de bon sens (ne pas tout mettre sur le dos de la réforme), j’entendais souvent la phrase qui, pour moi, allait avec: « on se moque de votre sort ». Actuellement, il me semble que bon nombre de collègues très investis dans la promotion de la langue allemande, sont dans cet état d’esprit. Il me paraîtrait judicieux que le ministère se penche sérieusement sur les manières de nous aider un peu à trouver des solutions pour démocratiser l’apprentissage des langues à faible diffusion plutôt que de répéter quelques phrases (« l’allemand n’est pas menacé ») qui demeureront sans effet.

Parmi les leviers possibles que je vais citer, beaucoup sont déjà utilisés, mais d’autres demanderaient à être bien davantage développés (et cela ne peut pas venir que des bonnes volontés locales):

  • développer systématiquement les jumelages entre établissements, y compris les échanges en tiers lieu pour les établissements les moins favorisés.
  • permettre aux professeurs des lycées et collèges d’aller initier les élèves de primaire à la langue!
  • développer des formations communes aux professeurs des écoles et de collèges pour mieux se connaître
  • développer les projets linguistiques interdegrés
  • développer fortement l’enseignement de l’allemand en lycée professionnel! Actuellement, des élèves de collèges germanistes sont contraints d’arrêter en seconde pro faute d’enseignement de l’allemand dans l’établissement.
  • faire appel à des partenaires extérieurs et développer les visites d’entreprises allemandes.

Bon, tout ceci est également une sorte de to-do-list personnelle… Parce que cette réforme est aussi l’occasion de se bouger et de faire bouger les choses!


Réforme du collège: et si on en parlait sérieusement? (partie 1)

« On veut tuer l’allemand et le latin! »

Commençons par ce qui me dérange le plus dans cette réforme: la communication du ministère, tout au long du processus de négociation. La réforme nous a été annoncée, pour ne pas dire vendue comme une volonté de promouvoir l’apprentissage des langues vivantes étrangères, par exemple. Et force est de constater qu’au départ, le compte n’y était vraiment pas : 1h de moins en LV1 (3h au lieu de 4) en 6e, et pire encore, le lissage de la LV2 sur 3 ans au lieu de 2 à raison de 2h par semaine. 2h par semaine, c’est complètement inefficace lorsque l’on débute une langue. Cela n’apportait rien, que ce soit en termes d’apprentissage pour les élèves ou en termes de conditions de travail pour les enseignants. Eh oui, cela compte un peu quand même pour que l’école tourne bien. Or, ils perdaient une heure en LV1 sans rien gagner en LV2… Et pour couronner le tout, la ministre, dans la foulée, annonçait la suppression des sections européennes et des classes bilangues. Cela a eu pour effet d’énerver et catastropher la totalité des professeurs de langues vivantes, pourtant pas connus pour être les moins conciliants face aux différentes réformes. Tout le monde, surtout les professeurs d’allemand et d’autres langues à faible diffusion, a concentré son attention sur les heures perdues. Il faut dire que les explications technocratiques autour des « marges profs » étaient technocratiques et confuses. N’aurait-il pas été plus simple d’expliquer qu’elles sont ‘une dotation par classe d’heures de dédoublements ? Pour comprendre l’inquiétude de certains professeurs, il faut savoir qu’un enseignant du secondaire effectue 15 ou 18h hebdomadaires devant élèves . Si son établissement ne dispose pas de la totalité de ces heures, l’enseignant est envoyé dans un autre établissement pour compléter son service d’enseignement. Le problème est que de nombreux professeurs d’allemand enseignent déjà sur deux établissements. Ce n’est déjà pas très pratique pour s’investir dans différents projets. Présentée ainsi, la réforme risquait de multiplier les cas de personnels enseignant sur 3 établissements, voire plus !

Le syndicat dont je suis adhérente, le SE-UNSA, a fait le choix de négocier pied à pied avec le ministère pour obtenir des améliorations sur tous ces points et sur la question des langues anciennes, elle aussi problématique, parce que le ministère a omis de les considérer comme des langues, au départ… Et ce syndicat a effectivement obtenu une demi-heure de plus pour la LV2, enseignée dès la 5e, et le rétablissement de la 4e heure de LV1 en 6e. Mais il était trop tard: l’inquiétude avait déjà pris le dessus, et certains ne demandaient d’ailleurs pas mieux que de l’attiser. C’était d’autant plus facile que de nombreux points sont demeurés en souffrance, et le sont encore aujourd’hui… J’ai donc eu la joie de voir notamment passer des avis de décès de l’enseignement de l’allemand, ma discipline, à l’école…

Privilégier la diversité des offres ou un enseignement commun élargi?

Contrairement à ce qui a pu être dit ou écrit, je ne crois nullement que la modification entreprise dans l’enseignement de langues anciennes ou vivantes ait pour but de « niveler par le bas », éternelle tarte à la crème décliniste. Ou qu’elle soit le signe d’une quelconque « haine des savoirs ». Il n’y a certainement pas les défenseurs d’un savoir pur et éthéré d’un côté et les animateurs qui achètent la paix sociale de l’autre.
Non, le dilemme est ailleurs. Le ministère, et bien des sociologues ou experts en sciences de l’éducation avant lui, a fait un constat simple et difficilement contestable, même s’il ne m’est guère agréable. Au collège, on consacre beaucoup de moyens à différentes options, qui souvent favorisent ceux qui ont déjà beaucoup d’un point de vue socio-culturel ou d’un point de vue scolaire. Le but de cette réforme, un peu oublié, est de redéployer les moyens pour que le collège puisse se concentrer sur la réussite de tous, en mettant l’accent sur la prise en charges des élèves plus fragiles ou moins favorisés que les autres. La suppression annoncée des classes européennes et la forte limitation des classes bilangues apparaissent donc comme une décision logique, bien que cela me coûte de le dire. Ces options supprimées permettent de dégager du temps pour les EPI. Ces enseignements interdisciplinaires devront occuper 20% de l’emploi du temps des collégiens. Il s’agira d’heures, qui ne seront pas prises sur le temps disciplinaire, puisqu’il faudra traiter le programme des disciplines pendant ces heures, assez souples (possibilité de co-intervention,…) pour favoriser et garantir la pédagogie de projet. Car celle-ci se heurte jusqu’ici à des obstacles assez nombreux pour qui veut en faire profiter ses élèves. Et les langues vivantes (et anciennes aussi, d’ailleurs) ont tout à gagner à investir des enseignements interdisciplinaires qu’elles pratiquaient déjà à travers les sections euros, par exemple
Bref, le mérite de cette réforme est de faire un vrai choix politique (c’est d’ailleurs pour cela que les réactions sont si violentes) auquel j’adhère, du reste, complètement. Néanmoins, la mise en oeuvre de ce choix risque de poser quelques problèmes, notamment parce qu’une telle réforme, faite à moyens constants, risque de manquer une partie de sa cible, et d’autre part parce que les choix de redéploiement de moyens pourraient avoir dans certains cas l’effet exactement inverse de celui qui est recherché. Parce que la diversité des offres n’est pas toujours un frein à la mixité ou une invitation à former des classes de niveaux.


Réforme du collège: slogans et postures

Le moins que l’on puisse dire, c’est que la réforme du collège ne laisse personne indifférent. Beaucoup de personnes tout à fait extérieures à l’école prennent ces jours-ci leur plus belle plume pour signer des éditos ou tribunes au mieux alarmistes, voire franchement agressives pour dénoncer unanimement la réforme du collège, qui sonnerait la mort de certaines disciplines. Pire, certains articles ou propos font preuve d’une surenchère inquiétante dans l’outrance et ne servent qu’à alimenter un peu plus de vaines polémiques. Aucune discussion réelle ne peut se faire dans ces conditions, dans un contexte où seules les formules cinglantes attirent l’attention.

Cet affrontement médiatique peut prêter à sourire. Les divisions profondes qui traversent le corps enseignant sont, elles, bien plus préoccupantes et se manifestent ces temps-ci avec violence sur les réseaux sociaux. Cela en est arrivé à un point où je me sentirais presque sommée de me prononcer entièrement pour ou contre cette réforme, sans pouvoir émettre la moindre nuance. Or, mon rapport à cette réforme est relativement complexe et ne se laisse pas réduire à des slogans ou à une posture, et c’est pour cette raison que je me suis décidée à ouvrir ce blog.

Dans les articles qui vont suivre, j’essaierai de décrire comment je perçois cette réforme, de mon point de vue de professeur d’allemand.